1° L'auteur: Jean de Jérusalem, alias Jean de Vézelay, alias Jean de Mareuil est censé avoir été recueilli par des religieux sur la route de Compostelle. Devenu moine chrétien et chevalier Croisé, il aurait été l'un des fondateurs de l'Ordre du Temple et l'un des premiers templiers. Il aurait participé à la libération de Jérusalem en 1099, conquise 20 ans plus tôt par les Turcs. C'est au cours de son séjour dans la Ville sainte qu'il aurait rédigé son recueil prophétique. 

Commentaires: Malheureusement, aucun des 9 fondateurs de l'Ordre du Temple ne s'appelait Jean. L'Ordre du Temple était une institution religieuse de moines-chevaliers qui avaient pour but de protéger les pélerins chrétiens. Elle fut fondée en 1118 par Hugues de Payns avec 8 autres personnes: André de Monbard, Godefroy de Saint-Omer, Archambaud de Saint-Amand, Payen de Montdidier,  Geoffroy Bisol, Gondemare, Roral et Godefroy. Comme on le voit, aucun Jean.
Le nom pourrait en fait s'inspirer d'un autre ordre qui existait à la même époque, Les Hospitaliers de l'Ordre de Saint-Jean de Jérusalem. Bien que cet Ordre n'ait été reconnu par le Pape Pascal II qu'en 1113, les Hospitaliers existaient dès 1077 et l'Ordre en lui-même fut créé par Gérard Tenque juste après la conquête de Jérusalem par les Croisés en 1099. Bien qu'il soit possible que ce Jean de Jérusalem soit en fait un Hospitalier de l'Ordre de Saint-Jean de Jérusalem et qu'il y ait eu mélange des deux Ordres, le personnage est totalement inconnu et aucune mention ne semble être faite à son propos dans aucun document historique.


2° La découverte de la prophétie: Ce document est censé avoir été retrouvé par le professeur Galvieski dans les archives du monastère de Zargorsk en Russie au Monastère Laure de la Trinité Saint-Serge, dans les environs de Moscou en 1992-1993. Dans son introduction, ce manuscrit indiquait qu'après la conquête par les Turcs de Constantinople en 1453, sur l'île de Zagorsk, dans l'Empire de la foi resté préservé, sont venus se réfugier les hommes et leurs écrits et, parmi eux, se trouvait le "Protocole Secret" qui enseigne le destin des hommes quand commencera "l'An Mille qui vient après l'An Mille…"

Commentaires: possible mais invérifiable. Qui est ce Galvieski dont on ne trouve aucune trace? Il est professeur de quoi? Á quelle université? Le texte était rédigé dans quelle langue? ancien français? latin? russe? Qui l'a traduit? Et où se trouve ce document à présent?


3° Le texte proprement dit: En ce qui concerne la prophétie elle-même, j'ai noté un certain nombre d'anomalies (il y en a peut-être d'autres) qui me font pencher pour un faux.

"Des guerres aussi nombreuses que les mailles de la cotte que portent les Chevaliers de l'Ordre..." (Introduction, ligne 16): cette mention aux Chevaliers de l'Ordre est-elle anachronique ou pas? Difficile à dire. L'Ordre des Chevaliers du Temple, dont Jean est censé faire partie n'a été fondée qu'en 1118 alors que cette prophétie est censée avoir été rédigée 19 ans avant, en 1099. Cependant, il pourrait aussi s'agir de l'Ordre des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, qui devint par la suite l'Ordre de Malte. Bien que fondé officiellement en 1113, il existait depuis 1077.

"Hérodote... Tacite... Colonnes d'Hercule... Minotaure... Prométhée... Cassandre... Ulysse... Odyssée...": il y a beaucoup de références à des personnages (historiques ou mythiques) grecs dans ce texte. Or, il est peu probable que ces oeuvres aient été connues au Moyen-Âge. Bien que les historiens pensent que ces ouvrages ont subsisté et traversés les siècles grâce à des moines-copistes, ils n'étaient pas du tout diffusés car contraires aux croyances chrétiennes (qu'on pense au mythe du Minotaure, né de l'union d'une femme et d'un taureau, sur une île où les gens vénéraient Poséidon!). Il est donc très peu probable qu'un moine-Templier ait eu accès à ces oeuvres, qu'il ait eu les connaissances linguistiques pour les traduire (elles devaient être en grec) et qu'il ait osé y faire ouvertement référence dans sa prophétie.

Rectificatif: Suite à la lecture d'un ouvrage sur la période du Moyen-Âge, il apparaît que cette vision d'un Moyen-Âge inculte et ignorant des textes antiques est largement erronée et basée sur des préjugés hérités de la Renaissance. Mea culpa.
En réalité, le Moyen-Âge apparaît comme une ère d'échanges culturels, littéraires et scientifiques intenses entre les pays arabes et les pays chrétiens, entre autres, et cela en dépit des guerres croisées. De nombreux ouvrages antiques ont ainsi été traduits du grec à l'arabe, puis de l'arabe au latin, et conservés en de nombreux lieux. Á l'époque qui nous intéresse (XI-XIIe siècles), des copies de textes grecs et romains étaient donc bien présentes en Europe, et en particulier dans les monastères. Les moines avaient en outre les connaissances linguistiques nécessaires pour les lire, ainsi qu'une connaissance approfondie des sciences, de la philosophie, de la métaphysique et du symbolisme ésotérique. Par conséquent, bien qu'il soit impossible de dire avec certitude si les mythes grecs étaient connus des moines européens à cette époque-là, l'argument concernant l'impossibilité pour un moine-templier d'avoir eu accès aux oeuvres antiques et d'avoir pu les lire n'est pas valide. Sans compter que les Templiers ont pu également entrer en contact avec ces textes, ainsi qu'avec d'autres oeuvres philosophiques et ésotériques, via des savants arabes lors de leurs séjours en Terre sainte.

"...Et la vie deviendra une apocalypse de chaque jour..." (vers 4-10): à l'origine, "apocalypse" signifie "révélation". L'Apocalypse, c'est "la révélation de Dieu", le retour du "Fils de l'Homme", la fin d'une ère de ténèbres et l'instauration du "Royaume de Dieu sur Terre". Quelque chose de positif donc, qui avait pour but de soutenir le moral des chrétiens persécutés. En ce sens, ce texte est lui-même une sorte d'apocalypse. Ce n'est que plus tard (au XXe siècle ou avant?) que le mot "apocalypse a pris la signification de "catastrophe", de "désastre". Il semble donc douteux qu'un Templier du XIIe siècle utilise ce mot dans ce sens.

"...Il aura percé les secrets que les Dieux anciens possédaient..." (vers 34-3): Cette mention aux "secrets des Dieux Anciens" me semble particulièrement suspecte. Ce gars est censé être un Croisé et un Templier. Pour rappel, un Templier était un Chrétien qui abandonnait tout ses biens et qui faisait voeu de pauvreté, de chasteté et d'obéissance pour se consacrer entièrement au service de Dieu et protéger les pélérins chrétiens des Infidèles. Il s'agissait donc d'un chrétien particulièrement fervent (pour ne pas dire fanatique ou extrémiste). Les dieux anciens étaient (et sont toujours d'ailleurs) une hérésie pour l'Église et étaient diabolisés. Il me semble impensable qu'un moine-Templier, parti faire la guerre Sainte aux Infidèles et qui vient de libérer le tombeau du Christ, dise que les hommes acquiereront la sagesse grâce aux secrets des anciens dieux païens. Il aurait plutôt "truffé" sa prophétie d'allusions à Dieu et au Christ. Cette phrase dénote selon moi une influence New Age très moderne.

"...la femme viendra saisir le sceptre...elle sera la grande maîtresse des temps futurs...elle sera la beauté après la laideur des temps barbares..." (vers 35-2 à 35-7): là encore, l'idée de la femme rédemptrice qui sauvera les hommes par sa sagesse est une notion moderne remontant à l'émancipation de femmes pendant les années 1960-70 et reprise par le courant New Age (retours du culte de la Déesse-Mère). Au Moyen-Âge, la femme était considérée comme la source de tout les maux de l'homme car elle est l'héritière du péché originel et porte la faute commise par Ève. Peu probable donc qu'un moine du XIIe siècle fasse ainsi l'éloge de la femme. Il aurait plutôt été atterré et catastrophé s'il avait réellement eu une telle vision. (désolé mesdames ;-))


Enfin, le langage est extrêmement moderne. Il suffit de comparer avec le français de centuries de Nostradamus pour voir la différence. Le contre-argument est qu'il s'agit surement d'une traduction d'une traduction d'on ne sait pas trop quoi, et il est toujours possible que le langage ait été modernisé pour la facilité du lecteur (puisque cela semble être extrait d'un livre publié aux édition Lattès ou Gaucher).


Conclusion

Sur base de ces quelques éléments, je pense qu'il s'agit d'un faux écrit dans la 2e moitié du XXe siècle, contemporain du courant Nouvel Age et reprenant les idées de nombreux textes ésotériques de ce courant.