Les nouvelles hypothèses

Une autre hypothèse à été avancée par le géologue et préhistorien Jacques Collina-Girard, chercheur français au CNRS. Dans un travail intitulé "Le détroit de Gibraltar et le mythe de l'Atlantide" publié aux Comptes Rendus de l'Académie des sciences à Paris (2001 - Volume 333 - Numéro 4 - pp: 233-240), il attire l'attention sur la présence, dans le détroit de Gibraltar, de petites îles aujourd'hui submergées mais qui, il y a environ 21000 ans, ne l'étaient pas. Ces îles, au nombre de 7, sont situées près du Cap Spartel. L'île centrale, appelée île Spartel, faisait 15 km de long sur 4 km de large.

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carte représentant les terres émergées il y a 21000 ans.

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note: BP = Before Present = Avant l'époque présente

On voit que le niveau des eaux se stabilise vers 6000 ans avant notre époque actuelle, soit 4000 ans avant JC, selon notre mode de datation habituel. On note deux "accélérations", l'une vers 14.000 - 15.000 BP c'est à dire 12.000-13.000 avant JC et l'autre, plus récente vers 11.300 BP, c'est à dire aux alentours de 9300 avant JC. Elle se termine en 11.000 BP, c'est à dire 9000 ans avant JC. Dans la première phase d'accelération la vitesse de remontée des eaux atteint 3,7 mètres par siècle et dans la seconde 2,5 mètres par siècle. En dehors de ces époques la remontée des eaux s'effectue au rythme de 0,5 à 0,9 mètre par siècle. Au fil de la remontée des eaux celle-ci sera progressivement submergée, en 9000 avant JC (11.000BP) ce qui correspond au chiffre et à la localisation donnés par Platon. Actuellement la partie sommitale de l'île Spartel serait accessible sans difficulté à des plongeurs en scaphandres autonomes puisqu'elle culmine à -56 mètres de profondeur seulement. Collina pense que le récit de Platon, recueilli initialement auprès de prêtres égyptiens a été dramatisé et embelli. En effet si on table sur une remontée des eaux liées à la fonte des glaces on obtient (deuxième figure) une vitesse de 2,5 mètres par siècle. Pourtant Platon avait écrit que l'île avait été engloutie durant l'espace d'une nuit.

La première remarque qui vient immédiatement à l'esprit est qu'on est très loin des dimensions données par Platon. La taille de l'île aurait-elle été amplifiée au fil des millénaires par la tradition orale ? C'est possible.

La deuxième remarque concerne la vitesse de submersion des îles Spartel. Une vitesse de remontée de la mer de 2,5 m par siècle est loin d'être dramatique et très loin de la vision cataclysmique donnée dans le Critias. Cependant, on peut faire la supposition suivante: pour lutter contre cette remontée marine et l'envahissement progressif de leurs terres, les habitants de ces îles ont pu construire des levées de terre ou de pierres. Cette technique est utilisée depuis longtemps par certains pays d'Europe du Nord, comme la Belgique ou les Pays-Bas, pour lutter contre les inondations de tempêtes. Cette supposition est renforcée par les descriptions de Platon qui dépeint une ville protégée par des anneaux de terre concentriques. Dans ce cas, une catastrophe naturelle telle un séisme, un tsunami ou encore une violente tempête pourrait causer la rupture de ces digues et conduire à l'engloutissement brutal de la zone protégée (à titre d'exemple, il suffit de se rappeler l'inondation de la Nouvelle-Orléans il y a deux mois, causée par la rupture de ses digues après le passage d'un ouragan). L'île serait alors réellement engloutie en "un jour et une nuit" comme le décrivit Platon. De plus, ces îles forment bien des haut-fonds qui rendent la navigation périlleuse, exactement comme le dit le Critias. Enfin, la faible profondeur à laquelle se trouve l'île actuellement permet de justifier l'absence de vestiges. A ces profondeurs, les houles et les vagues affectent énormément le fond marin et peu de choses arrivent à résister à ce brassage destructeur. Pour en avoir la preuve, il suffit de jeter un oeil aux maigres restes d'épaves plus récentes retrouvées à des profondeurs similaires.

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épave antique du Titan, entre 27 et 29 mètres de profondeur.
       

La troisième remarque porte sur le peuple qui aurait vécu sur ces îles. Les historiens estiment qu'au mieux, elles étaient peuplées de chasseurs-cueilleurs du néolithique. On est donc loin de la civilisation majestueuse, pleine de sagesse, technologiquement et culturellement avancée, qui étendait son empire sur tout le bassin méditerranéen. Pourtant, si l'on se replace dans le contexte de la préhistoire, la période à laquelle à vécu cette population insulaire correspond au passage d'une culture paléolithique à une culture néolithique.
Au cours du Paléolithique (-300.000 à -15.000 BP), les hommes (néanderthaliens), parfaitement intégrés dans la nature, se sont contentés d'exploiter, à l'aide d'un matériel simple, un milieu naturel d'autant plus riche que la pression démographique était réduite.

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Néanderthaliens - chasseurs-cueilleurs

La découverte essentielle du feu a permis une maîtrise de l'environnement. Cette étape illustre l'accélération progressive des processus intellectuels de l'homme - ce qui recouvre à la fois les techniques, la vie sociale, spirituelle et culturelle. La néolithisation (entre -15.000 et -9.000 ans BP), moment capital de cette accélération, est l'ensemble des processus mis en œuvre au début de l'Holocène (période succédant à la dernière glaciation et correspondant à la remontée du niveau marin ayant conduit à l'engloutissement des îles Spartel), et qui ont abouti à une organisation de la société telle que nous la connaissons aujourd'hui. Cette période voit l'émergence des hommes de Cro Magnon et le passage d'une société de chasseurs-cueilleurs nomades à une société de cultivateurs sédentaires. Obligés de combattre la convoitise des nomades, les cultivateurs doivent se défendre et se regroupent en bourgades bâties sur des hauteurs. Les villages deviennent des villes, la société se structure, ainsi apparaissent des artisans, des soldats, des marchands et des gouvernants.

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Cro Magons - chasseurs-cueilleurs puis cultivateurs

De ce point de vue, si une civilisation néolithique moderne (c'est à dire une peuplade de Cro Magnons originaire d'Afrique) a bien vécu sur ces îles il y a 11.000 ans, elle devait apparaître aux hommes du paléolithiques (Néandertaliens occupant l'Europe et le Moyen-Orient depuis 60.000 à 80.000 ans) comme technologiquement, culturellement et spirituellement très avancée.

La mémoire de cette civilisation Cro Magonne plus avancée et le drame de l'engloutissement de leur île à la suite d'une catastrophe naturelle (un tsunami par exemple) pourrait ensuite avoir été transmise de génération en génération sur plusieurs millénaires et embellie, jusqu'à arriver aux oreilles de Platon qui l'aurait alors utilisée pour sa critique acerbe d'Athènes.

Ci-dessous se trouve un texte de Jacques collina-Girard donnant des exemples de traditions orales qui ont été transmises sur des siècles ou sur des millénaires.


(passage extrait du bulletin de la société Vaudoise de Sciences Naturelles 88. 3:323 - 341)                

"La tradition orale actuelle

La mémoire d'évènements anciens traverse les générations chez les peuples sans écriture: en Papouasie et en Nouvelle-Guinée les ethnologues ont relevé la précision de généalogies remontant parfois jusqu'à 14 générations (Wessner et Al, 1998, p. 28). Dans le nord de l'île, le mythe du "temps d'obscurité" renvoie à une éruption volcanique précisément datée au début du XVII° siècle (Blong 1982, Ballard, 1998 , p.23).

Les Anradoy (Sud-ouest de Madagascar) ont gardé, sur un millénaire, le souvenir de vertébrés disparus (Aepironis et lémurens géants) qui vivaient encore lors de la première occupation de Madagascar vers 1000 BP. C'est probablement cette occupation qui a accéléré la disparition totale de ces espèces dont le déclin était déjà effectif entre 2.300 et 2.000 années BP (Mahé et Sourdat 1972).

Au Cameroun on a relevé des listes généalogiques qui s'étendent sur plus d'un millénaire (Podlewski 1993).

Un océanographe, André Capart, nous rapporte que lors d'une campagne limmonologique sur le lac Tanganyka un pêcheur indigène lui avait confié une légende locale. A une époque très ancienne il y aurait eu trois lacs à la place du lac actuel ... Les études géologiques et géophysiques confirmèrent par la suite que le lac Tanganyka, à une époque très ancienne, comportait bien trois cuvettes reliées par des détroits, aujourd'hui noyés. Le souvenir très précis de cette paléogéographie avait donc traversé sans faiblir plus de trois millénaires! (Capart 1986, p.10).

Au Canada les légendes des Indiens Gitksans renvoient à la fin du Pléiostocène et au début de l'Holocène. Les évènements rapportés ont pu en effet être corrélés avec des faits géologiques attestés: glissements de terrains, éruptions volcaniques, assèchement de lacs. Ces évènements ont été vérifiés et datés entre 6.000 ans BP et 10.000 ans BP (4000 à 8000 ans avant Jésus Christ). Les Indiens renvoient couramment dans ces mythes à un temps avant ou après le déluge ("Before the flood") (Harris 1997). La déglaciation a été dans leur histoire une période charnière puisqu'elle a marqué le moment où le peuplement de leur territoire, enfin libre de glaces, a pu être possible.               


Les traditions orales de l'antiquité
                  

La Bible a enregistré des évènements d'il y a 7000 ans, dont on aurait trouvé récemment l'équivalent archéologique en Mer Noire (Ryan et Al, 1997 , Ballard et Al, 2000, Fortey, 2000). Ces mythes du Déluge existent aussi chez les peuples sans écriture de Micronésie (Labeyrie 1985): ils renvoient certainement aux évènements mondiaux et synchrones identifiés par la géologie et qui font basculer le monde glaciaire vers le monde actuel avec des limites de continents complètement transformées.

Jacques Cauvin, spécialiste de la néolithisation au Moyen-Orient retrouve dans le livre de la Genèse les principaux évènements objectifs du passage de l'économie de cueillette à l'économie de subsistance (agriculture et élevage). Pour cet auteur ils est "difficile de de ne pas envisager que c'est d'elle (la Révolution Néolithique) qu'il puisse s'agir. Si c'est bien le cas il s'agirait d'une transmission orale de plus de 6000 ans dans des textes compilés 900 ans avant Jésus-Christ, pour la Bible" (Cauvin, 1994).

La préhistoire
                  

La préhistoire des chasseurs-cueilleurs confronte avec des conservatismes qui impliquent la transmission de tradictions quasi immuables pendant des millénaires. L'art préhistorique européen en est un excellent exemple puisque transmis (avec la vision du monde qu'il impliquait) sans changements majeurs pendant 20.000 ans. Dans la grotte du Parpallo, près de Valence, Jean Clottes a relevé la permanence de rites identiques (offrandes de plaquettes gravées ou peintes) pendant 10.000 ans (4500 plaquettes dans les couches allant du Gravettien au Magdalénien final inclus). Comme le constate ce spécialiste de l'art pariétal: "ces comportements témoignent de façon indiscutable de la persistance de la même tradition religieuse sur dix millénaires" (Clottes, communication verbale et interview, Herbaux, 2002).

Si l'ethnographie et la préhistoire nous montrent l'efficacité d ela tradition orale chez les peuples sans écritures et l'aptitude à transmettre sur des millénaires le souvenir d'éléments naturels catastrophiques pourquoi refuserions-nous cette possibilité aux peuples antiques? Pourquoi une tradition de ce type n'aurait-elle pas pu parvenir aux premiers scribes égyptiens pour être ensuite transmise à Platon?


La fin de la glaciation: un traumatisme culturel majeur dans l'histoire de l'humanité ?

Dans le détroit de Gibraltar, l'histoire géologique de l'île du Cap Spartel et de son archipel s'ajuste à la tradition rapportée 9000 ans après Platon dans le "Timée": lieu, date de submersion et géographie coincident. La transcription par des scribes égyptiens, après 5000 ans de transmission orale, a pu être possible dès 4.236 BC (avant Jésus-Christ). cette date est celle du premier calendrier basé sur le lever héliaque de Sirius (astronomiquement daté) et celle du début de l'écriture hiéroglyphique (Lefort 1998).               

Le "mythe" de l'Atlantide pourrait renvoyer, au moins en partie, et contradictoirement à l'avis de l'opinion actuellement dominante (Vidal-Naquet 2000) à des traditions orales, seuls témoins vers 9000 avant Jésus-Christ de l'écroulement d'un monde en pleine apogée: celui des chasseurs de la fin du paléolithique et de leur univers glaciaire. Il est vrai que la seule certitude est que l'histoire géologique réelle du Détroit raconte une "histoire vraie" proche de celle rapportée par Platon. S'agit-il d'une pure coincidence (Thivel 2001) ou touchons-nous ici à l'origine du mythe qui aurait hérité du savoir historique plus ancien de la tradition orale (Collina-Girard 2001 b)... La question reste ouverte !

La géologie constate en tout cas que si l'on recherche une île habitée , submergée 9000 ans avant notre ère devant les "colonnes d'Hercules", cette île existe bien ! C'est l'essentiel de l'argumentation de cet article qui pose le problème d'une coïncidence assez troublante pour reposer la question de l'origine du mythe platonicien ..."